Le bio-aérogel est un matériau nanoporeux dont le squelette solide est fabriqué à partir de biopolymères d’origine végétale, comme la cellulose, la pectine ou l’amidon. Il hérite des propriétés thermiques exceptionnelles des aérogels classiques, mais avec une empreinte carbone potentiellement plus faible.
Aujourd’hui, en France, ce matériau reste au stade de la recherche et du pilote pour la quasi-totalité des applications en construction. Cette analyse explique ce qu’est réellement un bio-aérogel, ce que les laboratoires mesurent, et ce que cela change, ou ne change pas encore, pour un professionnel ou un particulier.
Un aérogel, d’abord : le matériau le plus léger du monde
Les matériaux d’isolation thermique sont nombreux, et leurs performances parfois difficiles à comparer. L’aérogel occupe pourtant une place à part dans ce panorama.
Un aérogel est un solide nanoporeux composé à environ 99 % d’air. Sa structure ressemble à un réseau tridimensionnel de particules nanométriques reliées entre elles, avec des pores si petits qu’ils limitent drastiquement le transfert de chaleur par conduction et par convection. Résultat : une conductivité thermique qui descend à 0,015–0,020 W/m·K, soit deux à trois fois inférieure à celle de la laine de verre ou du polystyrène expansé (PSE) à épaisseur équivalente.
Les aérogels de silice sont la forme commercialement disponible depuis les années 1990. On les trouve aujourd’hui sous forme de panneaux, d’enduits ou de matelas, notamment pour des applications d’isolation mince en rénovation. Leur intérêt est réel : là où la place manque, ils permettent d’atteindre des performances qu’aucun autre isolant courant ne peut égaler à même épaisseur.

Leurs limites sont tout aussi réelles :
- Coût élevé, plusieurs fois supérieur aux isolants conventionnels ;
- Fragilité mécanique qui complique la mise en œuvre ;
- Origine fossile (silice extraite et traitée chimiquement), ce qui limite leur intérêt dans une logique de construction biosourcée.
C’est précisément ce dernier point qui a motivé les chercheurs à explorer une alternative : remplacer la silice par des matières premières végétales.
Le bio-aérogel : même structure, matière première végétale
L’idée du bio-aérogel est simple à formuler, complexe à réaliser. Il s’agit de conserver la structure nanoporeuse de l’aérogel classique, mais en substituant le squelette de silice par des biopolymères d’origine végétale ou agricole.
Les matrices biosourcées les plus étudiées en laboratoire sont :

- La cellulose : extraite du bois ou de textiles recyclés. Le CEMEF (Centre de Mise en Forme des Matériaux) de Mines Paris-PSL mène depuis plus de vingt ans des travaux sur les aérogels de cellulose, notamment sous la direction de Tatiana Budtova. Ces recherches portent sur des monolithes, des billes et des microparticules à usage biomédical et de libération contrôlée.
- La pectine : extraite du marc de pomme ou de zestes d’agrumes. L’aéropectine a été distinguée par un prix ADEME en 2015, dans le cadre de travaux menés à l’IMT (Institut Mines-Télécom). Cette reconnaissance récompensait le potentiel d’innovation, non une validation pour un usage en chantier.
- L’amidon : issu de céréales ou de pommes de terre, étudié pour ses propriétés isolantes et sa disponibilité à faible coût.
- L’alginate : dérivé d’algues marines, souvent associé à des nanofibres de cellulose pour améliorer la tenue mécanique.
Ces matrices biosourcées conservent les propriétés fondamentales de l’aérogel : ultra-légèreté, nanoporosité et haute surface spécifique. Elles présentent en outre des avantages potentiels sur le plan environnemental : biodégradabilité, non-toxicité et bilan carbone amont plus favorable que la silice.
Statut à retenir : ces matériaux sont au stade R&D et pilote pour la quasi-totalité des applications. Leur présence dans des publications académiques ou leur distinction par des prix d’innovation ne constitue pas une recommandation de mise en œuvre sur chantier.
Les performances thermiques
Les mesures réalisées en conditions contrôlées sont encourageantes. Selon les matrices et les procédés de séchage utilisés, les bio-aérogels affichent des conductivités thermiques mesurées en laboratoire comprises entre 0,015 et 0,025 W/m·K.
| Matériau | Conductivité thermique (λ) |
|---|---|
| Laine de roche | ~0,035 W/m·K |
| Polyisocyanurate (PIR) | ~0,022 W/m·K |
| Aérogel de silice (commercial) | ~0,015 W/m·K |
| Bio-aérogel (prototype laboratoire) | 0,015 à 0,025 W/m·K |
Les meilleurs prototypes de bio-aérogels se situent dans la même gamme que les aérogels de silice commerciaux. C’est un résultat scientifiquement significatif.
Trois précautions s’imposent cependant :
- Ces valeurs sont issues de prototypes en conditions contrôlées, pas de produits testés en conditions réelles de chantier.
- Il n’existe à ce jour aucune FDES (Fiche de Déclaration Environnementale et Sanitaire) déclarée dans la base INIES pour un bio-aérogel. Aucune donnée environnementale normalisée selon la norme EN 15804 n’est donc disponible pour une analyse de cycle de vie (ACV) de chantier.
- Il n’existe ni DTU (Document Technique Unifié) ni règle professionnelle applicable au bio-aérogel en France : aucun référentiel de mise en œuvre reconnu n’encadre ce matériau.
Ces absences ne disqualifient pas la recherche. Elles signifient simplement que le chemin entre la performance mesurée en laboratoire et la mise en œuvre assurable sur un bâtiment est encore long.
Applications envisagées : de la construction aux usages biomédicaux
Le bio-aérogel suscite l’intérêt dans plusieurs secteurs. Il est important de distinguer leur niveau de maturité respectif.
En construction (isolation thermique) : stade pilote et émergence
Le potentiel est réel pour l’isolation mince en rénovation, notamment dans les situations où l’épaisseur disponible est contrainte (murs mitoyens, combles perdus peu accessibles, façades classées). Des travaux sont en cours en France, au CEMEF / Mines Paris-PSL, et en Europe dans le cadre de programmes financés par la Commission européenne (Horizon Europe, Cluster 6 bioéconomie).
Deux conditions préalables à toute mise en œuvre assurable font défaut :
- Aucun Avis Technique (AT) ni Appréciation Technique d’Expérimentation (ATEx) n’a été délivré par le CSTB pour un bio-aérogel à ce jour.
- Sans AT ni ATEx, la mise en œuvre n’est pas couverte par l’assurance décennale dans le cadre habituel. C’est un point non négociable pour tout professionnel du bâtiment.
Dans d’autres secteurs : R&D ou pilote

La diversité des pistes explorées est large :
- Emballage alimentaire biosourcé : substitution de mousses plastiques ;
- Libération contrôlée en cosmétique, pharmacie et agroalimentaire : les microparticules d’aérogel de cellulose du CEMEF sont notamment étudiées dans ce cadre ;
- Ingénierie tissulaire : applications médicales exploitant la biocompatibilité des biopolymères ;
- Absorption de polluants : dépollution de l’eau et des sols, grâce à la très haute surface spécifique ;
- Aéronautique : isolation légère pour équipements embarqués.
La diversité de ces applications ne doit pas être interprétée comme une preuve de disponibilité commerciale. Chaque secteur en est à un stade différent, et aucun ne dispose à ce jour de produits bio-aérogel standardisés sur le marché.
Procédé de fabrication : pourquoi c’est encore compliqué à industrialiser
Comprendre les freins à l’industrialisation du bio-aérogel est essentiel pour évaluer son horizon de disponibilité réelle.
L’étape clé est le séchage. Pour conserver la structure nanoporeuse lors de l’élimination du solvant, il faut éviter que les forces capillaires n’effondrent le réseau de pores. La solution la plus efficace est le séchage supercritique au CO₂ : le solvant est remplacé par du CO₂ porté au-delà de son point critique, ce qui supprime l’interface liquide-gaz. Ce procédé est coûteux, énergivore et difficile à passer à l’échelle industrielle. C’est le principal verrou technologique.
Une alternative est en développement : le séchage ambiant par échange de solvant, qui consiste à modifier chimiquement la surface du gel pour le rendre hydrophobe avant de le sécher à pression atmosphérique. Les résultats sont moins performants sur le plan thermique, mais le procédé est plus accessible industriellement.
De ce fait, le coût de production actuel reste plusieurs fois supérieur à celui des isolants courants. Ce verrou économique n’est pas résolu à ce jour.
L’ADEME et le Cerema publient régulièrement des panoramas sur la maturité technologique des matériaux biosourcés pour la construction. À ce stade, le bio-aérogel n’apparaît pas dans les matériaux recommandés pour la construction neuve ou la rénovation dans ces panoramas de référence. Ce constat est le cœur d’une lecture critique honnête du sujet.
