Le béton avec granulats recyclés est régulièrement présenté comme la solution verte par excellence pour décarboner la construction. En France, l’usage de ce matériau est strictement encadré : les taux de substitution autorisés sont limités selon les usages, et la chaîne de traçabilité exige une rigueur que toutes les entreprises ne maîtrisent pas encore.
Les deux familles de béton avec granulats recyclés
On distingue deux familles principales :
- Les granulats de béton concassé (GBc) : issus de la déconstruction d’ouvrages en béton, ils présentent une composition relativement homogène et une traçabilité possible. Ce sont eux qui bénéficient d’un cadre normatif pour l’incorporation dans des bétons structuraux.
- Les granulats de démolition mixtes (GDm) : issus de chantiers de démolition globale, ils mélangent béton, briques et mortiers. Leur hétérogénéité les rend impropres aux bétons structuraux.
La norme NF EN 206/CN, complément national français à la norme européenne EN 206, constitue le texte de référence pour la formulation des bétons en France, complétée par la norme NF EN 12620 sur les exigences applicables aux granulats.
Ces textes autorisent l’incorporation de GBc jusqu’à 20 % en masse pour les bétons structuraux courants, sous réserve de respecter la classe d’exposition, la résistance cible et les exigences de traçabilité.
Ce seuil correspond à la limite au-delà de laquelle les effets sur la durabilité et les performances mécaniques deviennent significatifs. Les GDm sont exclus des bétons structuraux et limités aux remblais, formes de sol et sous-couches de voirie.
Les règles professionnelles en France

Les DTU béton renvoient à la norme NF EN 206/CN pour la définition des exigences de formulation. La conformité d’un béton intégrant des granulats recyclés est conditionnée au respect simultané du taux de substitution autorisé, de la classe d’exposition et de la traçabilité des granulats : c’est-à-dire la capacité à documenter l’origine, la nature et les caractéristiques des GBc utilisés. Sans cette traçabilité, même un taux de 10 % peut être refusé lors d’un contrôle.
Pour toute formulation sortant du cadre normatif, notamment un taux de GBc supérieur à 20 %, un usage de GDm en structure ou des applications non couvertes par la norme, un Avis Technique délivré par le CSTB ou une ATEx de cas A est requis. Il ne faut pas confondre l’existence d’études scientifiques avec une homologation générale : des travaux de recherche, même publiés par des organismes reconnus, ne valent pas Avis Technique.
Des Fiches de Déclaration Environnementale et Sanitaire (FDES) existent pour certains bétons intégrant des granulats recyclés. Leur présence dans la base de données INIES permet d’effectuer une déclaration environnementale dans le cadre d’un projet soumis à la RE2020, mais ne constitue pas une validation de la formulation pour un usage structurel donné.
Les bétons formulés hors cadre normatif peuvent soulever des difficultés d’assurance décennale. Certains assureurs refusent de couvrir des procédés dépourvus d’Avis Technique. Il faut vérifier la position de l’assureur avant tout engagement contractuel.
Les domaines d’emploi réels aujourd’hui
La maturité du béton avec granulats recyclés varie considérablement selon l’application visée.
✔ Solution courante, dans le cadre normatif
- Béton non structurel (dallages intérieurs, voiries légères, trottoirs, formes de sol) : domaine d’emploi le plus simple et le plus répandu, y compris pour les GDm.
- Béton structurel avec ≤ 20 % de GBc : possible sous NF EN 206/CN, à condition que la formulation soit validée par un laboratoire agréé et que la traçabilité soit assurée. Ce n’est pas un simple remplacement à la bétonnière.
⚠ Disponibilité limitée ou en cours d’émergence
- Béton structurel avec un taux de GBc entre 20 et 50 % : des chantiers pilotes ont été conduits dans le cadre du programme national RECYBETON, en partenariat avec le Cerema et l’université Gustave Eiffel, mais sans cadre normatif généralisé. Prescrire ce type de béton sans Avis Technique expose l’entreprise et le maître d’ouvrage à des risques techniques et assurantiels.
- Disponibilité des GBc de qualité certifiée : elle reste inégale selon les territoires, davantage concentrée en Île-de-France, dans le Grand Est et en Auvergne-Rhône-Alpes. La disponibilité locale doit être vérifiée avant toute prescription.
🔬 Pilote ou R&D : ne pas présenter comme solution de chantier
- Béton à 100 % de granulats recyclés : des expérimentations sont en cours, notamment via le CSTB et des projets européens. Les résistances mécaniques et la durabilité à long terme restent insuffisantes pour un usage structurel généralisé.
- Béton recyclé pour préfabrication en série : quelques industriels testent des formulations, sans mise sur le marché standard à ce jour.
Le béton avec granulats recyclés sur un chantier
Compétence de l’entreprise et du bureau d’études

La formulation d’un béton avec GBc nécessite l’intervention d’un bureau d’études béton ou d’un laboratoire d’essais agréé. La chaîne de traçabilité doit être documentée depuis la plateforme de recyclage jusqu’au chantier. Toutes les entreprises de gros œuvre ne disposent pas de cette compétence en interne.
Impact sur les résistances mécaniques et la durabilité
Les GBc absorbent davantage d’eau que les granulats naturels, en raison du mortier résiduel qu’ils contiennent. Cela impose un ajustement du rapport eau/ciment (E/C) pour maintenir la maniabilité sans dégrader les performances. La résistance à la compression peut diminuer de 10 à 20 % selon le taux de substitution et la qualité des granulats : un paramètre à intégrer dès la phase de dimensionnement structural.
Logistique d’approvisionnement
La variabilité des lots de GBc est plus importante qu’avec des granulats naturels : granulométrie, teneur en mortier résiduel et propreté peuvent fluctuer d’une livraison à l’autre. Il est recommandé d’anticiper ces contraintes dès la rédaction du dossier de consultation des entreprises (DCE), en imposant des exigences de contrôle qualité à la livraison.
Coût : pas systématiquement moins cher

Le béton avec granulats recyclés n’est pas automatiquement moins coûteux qu’un béton traditionnel. Le coût final dépend de la distance à la plateforme de recyclage, du niveau de tri requis, des essais de formulation et des éventuels surcoûts logistiques. Dans certaines configurations, le bilan économique peut être défavorable.
Le bilan environnemental
Le gain en CO₂ lié à l’incorporation de granulats recyclés est réel, mais variable et conditionné par le contexte. Les analyses de cycle de vie conduites dans le cadre du programme RECYBETON, avec le Cerema et l’ADEME, montrent que le bénéfice climatique dépend fortement du taux de substitution et de la distance de transport entre la plateforme de recyclage et le chantier. Une plateforme distante peut annuler une part significative du bénéfice carbone.
La réduction de l’extraction de granulats naturels constitue un bénéfice avéré et quantifié dans les rapports du Ministère de la Transition écologique : chaque tonne de GBc utilisée en substitution évite l’extraction d’une tonne de granulat naturel, ressource non renouvelable à l’échelle humaine.
Concernant la RE2020, un béton intégrant des granulats recyclés n’est pas automatiquement mieux classé qu’un béton traditionnel. Tout dépend de la FDES retenue et du scénario de transport pris en compte. Il est donc nécessaire de s’appuyer sur une FDES spécifique disponible dans la base INIES, plutôt que sur une valeur générique. Le bilan environnemental doit être évalué projet par projet.
Notre avis
Maître d’ouvrage public ou promoteur

Le béton avec granulats recyclés est pertinent pour les usages non structuraux et pour les bétons structuraux avec un taux de GBc ≤ 20 %, à condition de se procurer les granulats localement et d’exiger une traçabilité documentée. Pour les applications structurelles, il est indispensable de mandater un bureau d’études et d’exiger une formulation validée par essais.
Particulier en construction individuelle
L’usage réaliste est limité aux dallages de garage, formes de sol et voiries privées. Pour le structurel, la complexité de la formulation, les enjeux d’assurabilité et la difficulté à sourcer des GBc de qualité certifiée rendent la démarche très difficile sans accompagnement professionnel qualifié.
Professionnel souhaitant innover
Les taux supérieurs à 20 % et les applications en préfabrication nécessitent une ATEx ou un Avis Technique CSTB. S’y aventurer sans cadre réglementaire établi expose l’entreprise à des risques techniques, assurantiels et juridiques. La voie de l’innovation passe par les procédures d’évaluation existantes, pas par leur contournement.
Une mise en garde finale
La présence du béton avec granulats recyclés dans les panoramas institutionnels de l’ADEME, du Cerema et de la Commission européenne, via le programme BUILD UP, signifie que ce matériau est identifié comme un levier de la transition écologique. Cela ne signifie pas qu’il est validé pour tous les usages, ni que son emploi est sans contrainte. Cette nuance évite des prescriptions mal calibrées et des déconvenues de chantier.
